À la Mémoire de Djibo Leyti Kâ : L’Architecte de la République et l’Inoubliable Frère d’Armes
Il est des dates que le temps ne saurait effacer, et des mémoires qui refusent de s’éteindre sous le poids des années. Le 14 septembre 2017, le Sénégal voyait s’éclipser l’une des figures les plus monumentales de son histoire politique : Djibo Leyti Kâ. Neuf ans plus tard, en ce 14 septembre 2026, son souvenir demeure une flamme incandescente dans le cœur de la Nation, rappelant à tous ce que signifie le dévouement absolu au service de la République.
L’Incarnation de la Permanence de l’État
De ses premiers pas dans l’ombre tutélaire du Président Léopold Sédar Senghor, en tant que directeur de cabinet, jusqu’aux plus hautes marches des gouvernements d’Abdou Diouf et d’Abdoulaye Wade, Djibo Leyti Kâ a été le fil d’Ariane de notre appareil d’État. Information, Plan, Éducation nationale, Affaires étrangères, Intérieur, Économie maritime, ou encore Environnement : il n’a pas seulement occupé ces ministères, il les a habités de son exigence et de sa rigueur.
Mais le grand homme d’État se révèle dans les tempêtes. Lorsque les vents de la discorde ont soufflé entre le Sénégal et la Mauritanie lors des heures sombres de 1989, c’est son génie diplomatique, sa pondération et son expérience qui ont œuvré à recoudre le tissu déchiré de la fraternité entre nos deux peuples.
Le Stratège, la Rupture et l’Alliance du « Diable Gris »
Je me souviens, avec une émotion qui défie le temps, du stratège politique hors pair qui eut le courage retentissant de la dissidence. En 1998, face à l’hégémonie du Parti Socialiste, Djibo a su entendre le grondement sourd de notre peuple appelant à l’alternance. Sa détermination était une forteresse inébranlable, résumée par cette sentence mémorable : « Même si je dois m’allier avec le diable, je participerai aux législatives de 1998. »
C’est à la croisée de ce destin national qu’il me fit appel pour bâtir l’Union pour le Renouveau Démocratique (URD). Il savait, par la voix de ses confidents, que si Talla Sylla donne sa parole, il la porte jusqu’au sacrifice. Notre alliance, cimentée par la confiance et l’honneur, s’est matérialisée grâce au récépissé de mon parti, Jëf Jël, notifié le 2 mars 1998.
Le jour du dépôt de notre liste, alors que le Président Clinton foulait la terre sénégalaise, je l’ai rejoint et, dans un sourire complice, je lui ai glissé : « Je suis le diable. » Avec cet esprit vif qui le caractérisait, il me baptisa sur l’instant le « Diable Gris », en écho à nos couleurs. Ce surnom, sceau de notre fraternité d’armes, résonnera entre nous jusqu’à son dernier souffle. Ce jour-là, devant la presse, j’annonçai que nous venions de signer « l’acte de décès du régime du Parti Socialiste ». Ensemble, nous avions allumé l’étincelle et créé l’onde de choc qui, amplifiée en 1999, ouvrirait les grandes portes de l’alternance du 19 mars 2000.
La Noblesse de l’Âme et la Fidélité Fraternelle
Mais derrière l’armure du combattant politique battait un cœur d’une loyauté viscérale. Au Panthéon de mes affections, après Majhemout Diop et Amath Dansokho, Djibo occupe une place majestueuse. L’Histoire retient le ministre ; moi, je pleure le frère.
Je n’oublierai jamais ses larmes à l’aéroport, m’accompagnant au lendemain de la lâche tentative d’assassinat dont je fus victime en 2003. Ce geste d’une humanité bouleversante, dépouillé de toute contingence politique, témoignait d’une noblesse d’âme d’une rare pureté.
Enfin, comme un symbole achevé de son engagement pour la Patrie et de son affection pour ma personne, il effectua en février 2017 l’un de ses ultimes actes publics. Venu à Thiès en tant que Président de la Commission Nationale du Dialogue des Territoires, il rehaussa de sa présence la restitution de la première mouture de notre Plan de développement de la ville. Jusqu’au crépuscule de sa vie, il aura honoré ma ville, mon travail, et notre inaltérable amitié.
En ce jour de recueillement, je m’incline devant la mémoire de l’homme d’État, du patriote infatigable et de l’ami d’une fidélité exceptionnelle. Son héritage, écrit en lettres d’or, ne s’effacera jamais des annales de la République.
Qu’Allah, le Très-Haut, dans Son infinie miséricorde, lui Accorde Son pardon, Élève son rang aux plus hauts degrés du Paradis, et Inonde sa tombe de Sa lumière éternelle.
Talla SYLLA