La nuit est tombée sur le pays des Diallobé, mais c’est une nuit constellée des certitudes qu’il nous a léguées. Cheikh Hamidou Kane ne s’est pas éteint ; il s’est soustrait du domaine de la Durée pour revêtir l’habit de l’Absolu. La mort, cette inéluctable échéance empirique que nous partageons tous, n’a fait que refermer la parenthèse d’une vertigineuse tension charnelle pour libérer une pensée devenue immortelle.
Toute sa trajectoire fut un défi majestueux lancé au néant de l’aliénation. Plongé au cœur du tumulte occidental, transpercé par les exigences d’une modernité fracassante, il n’a jamais été ce bout d’élastique inutile ayant cessé de lier l’en-deçà et l’au-delà de la Vie. Bien au contraire, il en fut le lien suprême, l’axe inébranlable. La Grande Royale l’avait envoyé à l’école de l’Autre pour apprendre à lier le bois au bois et maîtriser l’art tragique de vaincre sans avoir raison. Mais, par l’alchimie d’un esprit enraciné dans l’Essentiel, il a retourné la fatalité de cette aventure ambiguë : il a vaincu en ayant intensément raison. Raison de croire que l’ouverture n’est pas un suicide culturel, raison de prouver que l’universel ne s’étreint qu’en demeurant farouchement soi-même.
Il a marché sur la ligne de crête des mondes, portant sur ses épaules la mélancolie incandescente du maître d’école coranique et la rigueur tranchante du philosophe confronté au rationalisme froid. Entre la mystique spirituelle de son Fouta originel et les amphithéâtres de la Sorbonne, il n’a pas seulement frôlé l’altérité ; il l’a habitée, comprise et dominée sans jamais s’y dissoudre. Là où le choc des civilisations menaçait de pulvériser le « moi » africain dans l’univers de l’Autre, Cheikh Hamidou Kane a érigé la plus infranchissable des digues intellectuelles : la certitude absolue que pour posséder la science du monde, il fallait d’abord accomplir l’exploit de savoir s’avoir.
Ce vertigineux silence littéraire de trente-quatre ans, tendu entre le cri de l’âme de L’Aventure ambiguë et la maturité architecturale des Gardiens du temple, ne fut point un exil de la pensée. Il fut le temps de l’action sourde, le sacerdoce de l’État. Il fallait bâtir notre espace. Il fallait être le veilleur vigilant des jeunes indépendances, le haut commis de nos espérances, le bouclier contre les nouvelles servitudes. Il a veillé sur le temple de notre souveraineté naissante afin que la technique, cet instrument de notre vitalité matérielle, ne dévore jamais l’âme de notre humanité.
Aujourd’hui, l’homme se retire du tapis fluide du quotidien, mais le patriarche, majestueux et tutélaire, s’installe définitivement dans notre conscience. Avec lui, l’aventure cesse d’être ambiguë ; elle devient notre boussole, notre étoile polaire dans la nuit des incertitudes contemporaines.
Pars, vénérable Sage. Ton souffle a rejoint l’océan de la Vérité. Tu as su être cet ancrage nécessaire dans le hasard du monde, et par ton verbe, tu nous as enseigné la plus haute forme de résistance : s’ouvrir à l’infini des autres sans jamais cesser d’être soi.
Talla SYLLA









