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Halwar, Dinguiraye, Ségou : Nous sommes les enfants d’un même fleuve (Dr Samba Faye, Un sereer du sine citoyen africain)

J’écris avec une colère sourde et une tristesse profonde. Depuis quelques mois, un vent mauvais souffle sur notre pays. Des hommes et des femmes venus de Guinée sont filmés, montrés du doigt, insultés, parfois menacés. On leur reproche d’être « trop » : trop nombreux, trop visibles dans nos marchés, et d’avoir « acheté des papiers ». En juillet, des messages ont circulé sur les réseaux sociaux pour réclamer leur expulsion collective. L’ambassadeur de Guinée a dû demander à ses compatriotes de ne pas répondre aux provocations.
J’ai honte. Parce que ce discours ne nous ressemble pas et ne nous rassemble pas. Il ne ressemble pas à la Téranga dont nous nous drapons, au point d’en avoir fait le surnom de notre équipe nationale, les « Lions de la Teranga ». Il ne ressemble pas non plus à cette terre qui, depuis des siècles, voit passer et s’installer les gens du Fouta-Djalon, du Mandé et du Sahel. Cette terre qui a accueilli des Haïtiens après le tremblement de terre, et des présidents étrangers chassés de chez eux.
L’une des plus grandes figures de notre histoire, El Hadji Oumar Foutiyou Tall, est né à Halwar (Podor), dans le Fouta Toro, entre 1794 et 1797. C’est un fils de cette terre. Pourtant, à son retour de La Mecque, ce n’est pas au Fouta Toro qu’il s’installe mais au Fouta-Djalon, puis à Dinguiraye, en Guinée actuelle, à partir de 1849. C’est là qu’il forme ses disciples et bâtit la base de son mouvement. Ses campagnes le mènent ensuite au Kaarta, puis à Ségou en 1861 et à Hamdallahi, capitale du Macina, en 1862. Il disparaît en 1864 dans les falaises de Bandiagara, au Mali. Le sabre qui lui est attribué, remis par la France en 2019, est aujourd’hui exposé au musée des Civilisations noires de Dakar. Sa descendance vit entre Dakar, Dinguiraye, Ségou et Bamako.
On peut discuter de son œuvre d’érudit et militaire, et les historiens ne s’en privent pas. Mais personne ne peut raconter sa vie en s’arrêtant à une frontière. À son époque, il n’y en avait pas. Celles que nous défendons aujourd’hui avec tant d’ardeur ont été tracées après lui, et pas par nous : par les colons, pour mieux régner en maîtres. El Hadji Oumar n’est pas seulement un héros sénégalais, les Guinéens et les Maliens le revendiquent avec la même fierté.
Le Guinéen qu’on montre du doigt à Pikine ou à Tambacounda appartient souvent à ces familles qui circulent sur ces routes depuis des générations. Il parle souvent pulaar, comme le Foutanké de Matam ou de Podor, et prie dans les mêmes mosquées que nous.
Oui, il y a eu des fraudes à l’état civil. En mai, la presse a révélé qu’un réseau cédait à des Guinéens des numéros d’état civil de Sénégalais. Fin 2025, l’enquête autour de Cheikh Mbengue portait sur environ 830 demandes de cartes d’identité appuyées sur de faux extraits de naissance.

La fraude est un délit, et elle doit être punie.

Mais posons les questions dans le bon ordre. Qui délivre un extrait de naissance ? Qui le signe ? Qui le tamponne ? À Wakhinane Nimzatt, c’est un adjoint au maire qui est mis en cause, avec des complicités à l’état civil. Selon la presse, le réseau avait même ses tarifs : 50 000 francs CFA le jugement de naissance, 25 000 le certificat de nationalité. Ces prix, ce ne sont pas des étrangers qui les ont fixés.
Un étranger qui achète un papier achète ce que quelqu’un, chez nous, a accepté de vendre. Le premier cherche une sécurité qu’il n’a pas pu obtenir autrement. Le second trahit une mission de service public. Reprocher à un Guinéen d’avoir « acheté » des papiers, c’est accuser notre administration bien plus que lui. Et quand la faute est partagée, il n’y a aucune raison d’en faire porter le poids à une communauté entière.
Soyons honnêtes avec nous-mêmes. Quelle famille sénégalaise ne connaît pas un cousin, à Madrid, Milan ou New York, qui a obtenu ses papiers par un mariage arrangé, avec un faux contrat de travail ou sous l’identité d’un autre ? On ne l’applaudit pas, mais on ne le traite pas de voleur. On sait pourquoi il l’a fait : au bout du mois, il y a une mère à Guédiawaye, des frères à scolariser, une maison à finir à Touba. Nos pêcheurs expulsés de Mauritanie faute de titre de séjour, nous les plaignons. Nous ne les traitons pas en criminels.
Ce que nous comprenons pour les nôtres là-bas, pourquoi le refuserions-nous aux autres ici ? Le Guinéen qui achète un extrait à Dakar et le Sénégalais qui contourne la loi à Lyon obéissent à la même nécessité. Devant le droit, ils ont tort tous les deux. Aucun des deux ne mérite la haine.
Notre diaspora porte une bonne part de notre économie. Selon la BCEAO, citée par l’APS, ses transferts ont atteint 2 211 milliards de francs CFA en 2024, soit environ 12 % du PIB. Le FIDA les estime à 2 522 milliards en 2025, ce qui place le Sénégal en tête de l’UEMOA. Cet argent paie des loyers, des soins, des frais de scolarité, des boutiques. Il est gagné dans des pays qui ont, eux aussi, leurs partis anti-immigrés, leurs contrôles au faciès et leurs débats sur les « faux papiers ».
On entend aussi dire que les étrangers seraient presque la moitié de la population. C’est faux. Les Nations unies estiment à environ 282 000 le nombre de personnes nées à l’étranger qui vivent au Sénégal en 2024, soit 1,5 % de la population. Les Guinéens en forment la plus grande part, environ 43 % selon le profil migratoire national de 2018. En face, l’ONU comptait environ 694 000 Sénégalais à l’étranger en 2020, et certaines estimations vont bien au-delà. Nous avons donc au moins deux fois et demie plus de compatriotes dehors que d’étrangers chez nous. Nous sommes un pays d’émigration, pas un pays envahi. Un pays d’émigration qui se met à chasser ses immigrés scie la branche sur laquelle ses propres enfants sont assis.
Les Guinéens, les Maliens, les Bissau-Guinéens qui vivent ici contribuent eux aussi à notre richesse, par leur travail, leur commerce, leur artisanat. Ils ne sont pas un fardeau. Ils font partie de notre économie et de notre quotidien.
Je ne nie ni les fraudes, ni les trafics, ni les questions de sécurité. Je demande qu’on combatte la fraude là où elle naît : dans nos mairies, nos centres d’état civil, nos réseaux de faussaires. Que les agents complices soient sanctionnés plus durement que ceux qui ont payé. Qu’on ouvre des voies légales, titres de séjour et naturalisation dans des délais raisonnables, pour que personne n’ait à acheter ce que la loi pourrait accorder. Et que l’État dise clairement, publiquement, qu’aucun Guinéen ne sera traité en suspect parce qu’il est Guinéen.
Le Sénégal et la Guinée partagent une histoire, des familles, des fleuves, des marchés, des mosquées. El Hadji Oumar a fait de Dinguiraye sa maison ; des milliers de Guinéens ont fait du Sénégal la leur. Ne laissons pas la peur défaire ce que l’histoire a construit, ni des discours de haine transformer notre Téranga en méfiance.
Aux Guinéens du Sénégal et aux Sénégalais de Guinée : vous êtes chez vous. Aux Sénégalais : souvenons-nous de ce que nous sommes. Des enfants d’un même fleuve.

Dr Samba Faye (République des Valeurs)

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