Il est des images qui valent plus que de longs discours. Dans un pays qui annonce le cloud souverain, la transformation numérique de l’administration et l’intelligence artificielle, des familles rallument des bougies. Pendant que l’on nous promet le futur, des commerçants ferment leurs boutiques plus tôt, des ateliers cessent de produire, des élèves révisent dans la pénombre et des malades dépendent du bruit incertain d’un groupe électrogène.
Cette contradiction n’est pas seulement technique. Elle est politique, économique et morale. Elle révèle le décalage grandissant entre les promesses de modernité et l’expérience quotidienne des Sénégalais. Notre pays ne peut prétendre passer de l’archaïsme à l’empirisme, de l’empirisme à la technologie, de la technologie au numérique et du numérique à l’intelligence artificielle, tout en empruntant, dans les faits, le chemin inverse : celui de l’improvisation, de l’approximation, du bricolage, de la dépendance et de l’obscurité.
Le délestage n’est jamais une simple coupure de courant. Il est une rupture d’égalité entre les citoyens. Ceux qui disposent de groupes électrogènes, d’onduleurs, de panneaux solaires ou de moyens financiers peuvent en limiter les conséquences. Les autres, eux, paient la facture entière : les familles modestes, les vendeurs, les artisans, les tailleurs, les coiffeurs, les restaurateurs, les étudiants, les petites entreprises et tous ceux dont la journée de travail dépend de l’énergie.
Pour une PME, une coupure signifie des machines à l’arrêt, des pertes de revenus, des commandes retardées, des denrées qui se détériorent et parfois des emplois menacés. Pour l’étudiant, elle signifie du temps perdu et des conditions d’apprentissage dégradées. Pour le malade ou le personnel de santé, elle représente une inquiétude de plus. Pour chaque foyer, elle renvoie à une même interrogation : comment un pays qui se veut moderne peut-il laisser l’électricité devenir une incertitude quotidienne ?
Nous savons que toute infrastructure peut connaître des défaillances. Une panne technique, un problème d’approvisionnement, un incident de maintenance, une hausse ponctuelle de la demande : aucun réseau électrique n’est totalement invulnérable. Les autorités ont notamment évoqué une défaillance sur le système d’approvisionnement en gaz lié à la centrale flottante Karpowership, qui aurait contribué à retirer environ 200 MW du réseau.
Mais c’est justement parce qu’une panne peut survenir qu’un État sérieux prépare les scénarios de crise. Il prévoit des marges de réserve, sécurise ses chaînes d’approvisionnement, entretient ses installations, diversifie ses sources de production et informe les citoyens avec franchise. La panne peut être accidentelle ; l’impréparation, elle, est toujours politique.
Lorsqu’un incident technique suffit à désorganiser le quotidien de milliers de Sénégalais, nous devons avoir le courage de regarder la vérité en face : notre système énergétique demeure fragile. Et un pays qui dépend d’un dispositif vulnérable ne peut pas se dire souverain. La souveraineté énergétique ne s’exprime pas dans des communiqués ; elle se mesure dans la capacité à garantir la lumière dans les foyers, la continuité dans les hôpitaux et la stabilité dans les entreprises.
Le paradoxe sénégalais est alors évident. D’un côté, l’État annonce une ambition numérique : cloud souverain, services publics digitalisés, modernisation de l’administration, développement de l’intelligence artificielle. Le New Deal technologique prévoit douze programmes et cinquante projets prioritaires, avec une enveloppe annoncée de 1 105 milliards de francs CFA sur la période 2025-2034.
Cette ambition est nécessaire. Aucun pays ne peut rester durablement hors de la révolution numérique. L’intelligence artificielle peut améliorer l’enseignement, la santé, l’agriculture, la gestion urbaine, les services administratifs et l’efficacité économique. Le Sénégal doit y entrer avec confiance, en formant ses jeunes, en protégeant ses données et en créant des solutions adaptées à ses réalités.
Mais il faut rappeler une évidence : l’intelligence artificielle ne fonctionne pas à la bougie.
Le cloud souverain a besoin de centres de données alimentés sans interruption. Les écoles connectées ont besoin d’électricité. Les hôpitaux numérisés, les plateformes administratives, les paiements électroniques, les entreprises technologiques et les systèmes de communication ont besoin d’un réseau fiable. Même le citoyen qui doit accomplir une démarche en ligne a d’abord besoin d’un téléphone chargé et d’une connexion stable.
La révolution technologique ne repose donc pas seulement sur des annonces, des forums ou des slogans. Elle repose sur des infrastructures concrètes : de l’électricité disponible, des réseaux entretenus, des équipements sécurisés, des ingénieurs formés, des techniciens valorisés et une administration capable de transformer les engagements en résultats. Vouloir bâtir l’intelligence artificielle sans garantir l’énergie, c’est vouloir construire le toit d’une maison avant ses fondations.
Le Sénégal ne doit plus gouverner par l’empirisme, entendu comme l’art de réagir après coup. L’expérience est utile lorsqu’elle permet d’anticiper et de corriger. Elle devient dangereuse lorsqu’elle devient une méthode de gouvernement : attendre la crise, constater les dégâts, publier une explication, promettre un retour à la normale, puis recommencer à la crise suivante.
Il nous faut une doctrine énergétique nationale claire, cohérente et contrôlable. Une doctrine qui relie la production, le transport, la distribution, la maintenance, les prix, la protection des consommateurs, les énergies renouvelables, l’industrialisation et la souveraineté économique. Une doctrine qui ne soit pas limitée aux annonces, mais évaluée chaque année devant la représentation nationale et devant le peuple.
Le gouvernement affirme vouloir développer l’usage du gaz local afin de réduire notre dépendance aux combustibles importés et de faire baisser le coût de l’électricité. Il évoque un objectif de réduction pouvant atteindre 30% grâce au gaz domestique, aux énergies renouvelables et à une meilleure efficacité du système. Cette orientation mérite d’être soutenue, car le gaz sénégalais doit d’abord servir les Sénégalais. Mais elle doit aussi être soumise à l’exigence républicaine de vérité.
Quel est le calendrier réel ? Quelles centrales seront effectivement alimentées ? Quels volumes seront réservés au marché intérieur ? Quels investissements sont prévus pour sécuriser le réseau ? Quelle place pour le solaire, l’éolien et le stockage ? Quels mécanismes protégeront les ménages les plus vulnérables ? Et surtout : à quelle date les Sénégalais verront-ils, dans leurs factures et dans la stabilité du service, les effets annoncés de cette souveraineté énergétique ?
L’opposition responsable n’est pas celle qui se réjouit des difficultés du pays. Elle est celle qui refuse la résignation, pose les bonnes questions et présente des solutions. Nous demandons d’abord la transparence : une communication publique, régulière et précise sur l’état du réseau, les incidents, les zones affectées, les délais de réparation et les mesures de prévention. Les Sénégalais ne doivent plus apprendre une coupure par l’extinction soudaine de leur quartier.
Nous demandons ensuite la résilience : aucune centrale, aucun fournisseur et aucun équipement ne doit pouvoir, à lui seul, fragiliser la vie nationale. Il faut des réserves de capacité, une maintenance préventive plus rigoureuse, une diversification effective des moyens de production et une sécurisation durable des approvisionnements.
Nous demandons enfin la justice sociale. La transition énergétique ne doit pas accroître les inégalités. L’électricité est devenue un bien essentiel ; elle doit être accessible, stable et abordable. Une tarification équitable doit protéger la consommation vitale des ménages, soutenir les petites activités économiques et faire contribuer davantage les usages les plus énergivores.
Le Sénégal ne manque ni de ressources, ni de compétences, ni de jeunesse, ni d’ambition. Ce qui lui manque trop souvent, c’est la cohérence entre la vision proclamée et le vécu quotidien. L’intelligence artificielle ne doit pas devenir un mot prestigieux pendant que le peuple vit à la lumière des bougies. La souveraineté ne doit pas être un slogan, mais une réalité : dans une maison éclairée, dans un atelier qui fonctionne, dans un hôpital sécurisé, dans une école connectée et dans une économie productive.
Un État qui ne maîtrise pas son énergie ne maîtrise pas son destin. Le Sénégal ne peut entrer dans l’ère de l’intelligence artificielle qu’en sortant durablement de l’ère des délestages. Le temps des explications répétées doit céder la place au temps de la stratégie, de la transparence et de l’exécution.
Le Sénégal mérite la lumière. Il mérite surtout un État capable de la garantir.
Assane DIOP,
Pôle Recherche. Veille et Analyse du Cercle des cadres de LA RÉPUBLIQUE DES VALEURS (CECAR)








