CONTRIBUTION
Après le Maouloud, le temps de formaliser une relation fondée sur le dialogue, la continuité de l’État et la responsabilité
Au Sénégal, le Maouloud ne se résume pas à un grand rendez-vous religieux. Il constitue également un moment privilégié de dialogue entre la République et les autorités spirituelles.
Chaque année, à l’approche du Maouloud ou du Magal, les présidents de la République, de Senghor à Bassirou Diomaye Faye, en passant par Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et Macky Sall, se rendent à Tivaouane ou à Touba pour recueillir les conseils, les orientations et les prières des Khalifes généraux.
Cette pratique traduit une réalité profondément ancrée dans la société sénégalaise : celle d’une République laïque qui entretient, dans le respect de ses principes constitutionnels, un dialogue permanent avec les autorités religieuses.
Léopold Sédar Senghor avait très tôt compris cette spécificité du Sénégal. Si la laïcité est consacrée par les textes, le fait religieux occupe une place centrale dans la société. Le pouvoir politique tire sa légitimité du suffrage universel ; les autorités religieuses, quant à elles, disposent d’une légitimité morale et sociologique qui dépasse les alternances politiques.
Les présidents passent. Les Khalifes demeurent.
C’est précisément cette particularité qui devrait pousser le Sénégal à franchir une nouvelle étape : passer d’une relation essentiellement fondée sur les usages et les pratiques à un cadre de concertation plus structuré, plus transparent et plus durable.
ASSISES DU CULTE : IL EST TEMPS D’OUVRIR LE DÉBAT
L’annonce faite l’année dernière par le président Bassirou Diomaye Faye, à Tivaouane, concernant l’inscription d’une rubrique spécifique consacrée au culte dans le budget de l’État pour 2026 avait suscité beaucoup d’espoir.
Mais au-delà de cette annonce budgétaire, la question mérite d’être posée dans toute son ampleur.
Pourquoi ne pas organiser des Assises nationales du culte ?
À l’image des assises consacrées au dialogue politique, à la justice ou à d’autres secteurs majeurs de la vie nationale, ces Assises permettraient de poser sereinement la question de la place du fait religieux dans la gouvernance publique.
Il ne s’agirait évidemment pas de remettre en cause la laïcité de la République, encore moins de confondre les responsabilités du spirituel et du temporel.
Il s’agirait plutôt de clarifier les rapports, les mécanismes de concertation et les responsabilités de chacun, tout en préservant l’équilibre historique qui caractérise le modèle sénégalais.
LES CITÉS RELIGIEUSES NE DOIVENT PAS ÊTRE LES OTAGES DES ALTERNANCES
La modernisation des cités religieuses constitue l’un des principaux enjeux de cette réflexion.
Les grands rassemblements religieux ne sont plus de simples événements ponctuels. Ils mobilisent des millions de personnes, génèrent d’importants flux économiques et exercent une forte pression sur les réseaux d’eau, d’électricité, d’assainissement, de transport, de santé et de sécurité.
Il est donc temps de sortir d’une logique de projets annoncés ou accélérés à l’approche des grands événements religieux.
La modernisation des cités religieuses doit relever d’une politique publique nationale, pluriannuelle et interministérielle, fondée sur une véritable matrice d’actions prioritaires.
Elle doit également obéir aux principes de bonne gouvernance : participation, équité territoriale, efficacité, efficience, transparence et redevabilité.
Une cité religieuse ne devrait pas avoir à attendre une visite présidentielle ou un changement de régime pour voir ses problèmes pris en compte.
La continuité de l’État doit également s’appliquer aux cités religieuses.
TIVAOUANE : AU-DELÀ DU GAMOU, UNE VILLE À REPENSER
Tivaouane est aujourd’hui confrontée à une équation complexe : comment accueillir dans de bonnes conditions des centaines de milliers, voire des millions de visiteurs, tout en améliorant durablement le cadre de vie de ses populations ?
La réponse ne peut plus être uniquement événementielle.
Il faut repenser la ville dans sa globalité.
La restructuration des espaces autour de la Grande Mosquée est devenue une priorité. Des pénétrantes, des voies de dégagement et des axes de secours doivent être aménagés afin de garantir la sécurité et la fluidité lors des grands rassemblements.
Dans cette perspective, l’avenue de la Grande Mosquée, appelée à relier le nouvel hôpital national Mame El Hadji Malick Sy RTA à la Grande Mosquée, pourrait constituer un axe structurant majeur.
Mais au-delà de cet ouvrage, c’est toute la conception urbaine de Tivaouane qui mérite d’être repensée : urbanisation, voirie, mobilité, stationnement, circulation, espaces publics, infrastructures et équipements collectifs.
Tivaouane doit devenir une ville pensée pour ses habitants autant que pour ses pèlerins.
L’EAU ET L’ASSAINISSEMENT : DES URGENCES SANITAIRES
La question de l’eau demeure particulièrement préoccupante.
Les pénuries récurrentes, notamment lors des grands rassemblements, ne peuvent plus être traitées par des mesures d’urgence.
Le renforcement du réseau hydraulique et la mise en place de solutions structurelles doivent permettre à la commune de disposer d’une capacité adaptée à son développement démographique et à son statut de grande cité religieuse.
Même exigence pour l’assainissement.
Les travaux engagés depuis janvier 2025 doivent être poursuivis et achevés. L’apurement des décomptes dus aux entreprises constitue, à cet égard, un préalable indispensable à la reprise normale des chantiers.
L’assainissement est une question de santé publique, mais également de dignité.
SÉCURITÉ : ANTICIPER PLUTÔT QUE RÉAGIR
La croissance démographique et l’extension de la ville imposent également un renforcement du dispositif sécuritaire.
L’érection d’un ou de deux postes de police supplémentaires, notamment dans les zones périphériques et les villages rattachés à la commune, permettrait de rapprocher les services de sécurité des populations.
La sécurité ne doit pas être pensée uniquement à la veille du Gamou.
Elle doit être assurée 365 jours par an.
FAIRE DE TIVAOUANE UN PÔLE SANITAIRE DE RÉFÉRENCE
La mise en service complète de l’hôpital national Mame El Hadji Malick Sy RTA constitue une autre priorité.
La création d’une unité de radiothérapie serait particulièrement importante pour les populations du Nord et du Centre du pays confrontées au cancer et contraintes, pour certaines prises en charge spécialisées, de se déplacer vers Dakar ou Touba.
Le démarrage des unités d’hémodialyse dans les hôpitaux Mame Abdou Aziz Sy Dabakh RTA et Mame El Hadji Malick Sy RTA devrait également être accéléré.
L’hôpital Mame Abdou Aziz Sy Dabakh RTA doit, parallèlement, bénéficier d’une réhabilitation et d’une subvention publique correspondant réellement à son statut d’établissement de niveau 2.
Tivaouane peut et doit devenir un véritable pôle sanitaire de référence.
FORMER LA JEUNESSE POUR PRÉPARER L’AVENIR
Le développement de Tivaouane ne peut cependant se limiter aux infrastructures.
Il doit également investir dans l’homme.
La création de « daara-ateliers » offrirait une réponse adaptée aux besoins de formation et d’insertion de milliers de talibés.
La mise en place d’ISEP doit également être envisagée avec des filières directement connectées aux potentialités économiques du département.
Tivaouane est au cœur du premier département minier du Sénégal. Elle se trouve également dans une zone à forte vocation agricole et maraîchère, notamment dans les Niayes.
Les formations doivent donc préparer les jeunes aux métiers des mines, de l’agriculture, de l’agro-industrie, de la maintenance, de l’énergie et des nouvelles technologies.
LE POST-MAOULOUD DOIT ÊTRE CELUI DES ENGAGEMENTS
Le Sénégal possède un modèle singulier de coexistence entre République et autorités spirituelles.
Ce modèle a jusqu’ici largement reposé sur le dialogue, le respect mutuel et une forme de régulation sociale informelle.
Mais les transformations démographiques, économiques, urbaines et sociales du pays imposent désormais de réfléchir à son évolution.
Formaliser ne signifie pas institutionnaliser le spirituel.
Formaliser signifie définir des mécanismes clairs de concertation, assurer la continuité des engagements publics et garantir une meilleure prise en charge des besoins des populations vivant dans les cités religieuses.
Le véritable enseignement du Maouloud est peut-être là.
Les autorités religieuses continueront de prodiguer conseils et prières aux gouvernants.
Mais les gouvernants doivent, eux aussi, transformer les engagements pris en politiques publiques durables.
Après les prières et les discours, vient le temps de l’action.
Et pour Tivaouane comme pour les autres grandes cités religieuses du Sénégal, cette action ne peut plus attendre.
Moulay Abdou Aziz Diop
Acteur de la société civile religieuse









