Il est des existences qui ne se mesurent pas au nombre des années, fussent-elles plus d’un siècle, mais à l’intensité de la lumière qu’elles projettent sur leur époque. Serigne Saliou Touré fut de ces âmes tutélaires, un pont vivant entre les époques, dont le souffle se confondait avec l’histoire spirituelle de Thiès. Choisi par Touba et investi en 1980 par Serigne Abdoul Lahat Mbacké, il n’a jamais revendiqué la lumière pour lui-même. Dans un monde ivre de vanités, ce disciple accompli de Cheikh Ahmadou Bamba a érigé l’humilité en forteresse, dormant à même le sol pour laisser la place d’honneur au Saint Coran. Sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille, mais un Ndiguel permanent, une ascèse lumineuse où chaque geste, chaque causerie du Foulkoul Mashoun, guidait les Ndongo daara vers la crainte révérencielle de Dieu
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L’Horloger des Destins et le Maître de la Patience
À l’échelle intime, il fut bien plus qu’un guide ; il fut ce père spirituel doté d’une clairvoyance qui perçait les voiles du temps. Il m’a fait l’insigne honneur de me considérer comme son fils aîné, posant sur ma trajectoire politique et humaine un regard dénué de toute complaisance, mais chargé d’une infinie bienveillance.
Lorsqu’en 2002, puis en 2009, l’ardeur de l’engagement me poussait à briguer les suffrages de la ville, sa sagesse fut un ancrage salvateur. Là où d’autres auraient flatté l’ambition, il a convoqué le décret divin. En me rappelant cette maladie qui m’avait conduit aux portes de la mort avant que le Tout-Puissant ne me ramène parmi les vivants, il m’a enseigné la plus grande des vertus : la patience. Le pouvoir n’appartient qu’à Allah, et Il l’Accorde à l’heure juste. Cette heure a sonné en 2014. Ses prières, ce café Touba partagé le jour de mon installation avec Assane Gadiaga, et sa bénédiction pour franchir le seuil du « bureau hanté » de Senghor ont scellé un pacte de service public qui allait m’animer pendant sept années et sept mois.
L’Appel de l’Âme et le Viatique de la Concorde
Le 16 septembre 2023, lorsque la nouvelle de son rappel à Dieu me parvint, je venais à peine de poser le pied en France pour des raisons médicales. L’évidence s’imposa, foudroyante, balayant l’urgence du corps devant celle de l’âme : j’ai immédiatement tourné le dos à mes soins pour regagner le Sénégal et Thiès le jour même.
À mon retour à la Mosquée mouride, j’ai retrouvé, à leur grande surprise, ceux qui l’avaient accompagné vers la terre sainte de Touba. Aux côtés de Cheikh Ahmadou Bamba Touré, qui lui succédera dignement comme représentant du Khalife général, j’eus l’insigne honneur, durant quarante jours, d’accueillir les hommages de la Nation entière. Le Président de la République, le Premier ministre, les présidents d’institutions, mais également les maires, les responsables de partis politiques et les leaders syndicaux : tous affluèrent, unis dans un même recueillement devant l’immensité de cette perte.
Ce lien charnel et spirituel avec le guide transcende l’absence. La veille de chaque départ pour le Doxu Safar, cette marche de dévotion vers Touba, je perpétue la tradition invariable de passer la nuit dans sa demeure. Lors de la 17ème édition, en prélude au Màgal du 2 août 2026, sa présence était plus vibrante que jamais.
Serigne Saliou Touré ne m’a pas seulement appris à servir la cité ; il m’a légué, en tant qu’homme politique, un viatique inaltérable : le respect absolu de toutes les religions et de toutes les confréries. Il n’était pas seulement le flambeau du Mouridisme à Thiès ; il était une conscience universelle, un sage dont l’écho apaisera, pour l’éternité, le cœur des hommes.
Talla SYLLA








