Des chiffres qui font froid dans le dos. Sur 385 femmes interrogées dans le milieu des industries culturelles et créatives au Sénégal, 75,3 % déclarent avoir déjà fait l’objet d’un harcèlement sexuel. Par ailleurs, 69,1 % affirment avoir reçu des propositions à caractère sexuel et 54,2 % ont subi des remarques inappropriées sur leur corps et leur apparence.
Ces données alarmantes sont issues d’une vaste enquête quantitative et qualitative menée auprès de jeunes créateurs et créatrices du secteur, dont les résultats ont été restitués ce mardi 11 août 2026 au Musée Théodore Monod d’Art Africain (IFAN-CAD).
Un secteur miné par la précarité et les disparités salariales
Au-delà des violences verbales et physiques, le rapport met en lumière d’importants obstacles structurels et économiques. Parmi les jeunes femmes créatives consultées, 39,9 % n’ont jamais bénéficié de la moindre formation professionnelle. Dans le secteur cinématographique, la sous-représentation féminine reste marquée : sur 10 acteurs recensés, 8 sont des hommes.
Sur le plan financier, les écarts sont tout aussi béants : le cachet d’une femme artiste peut représenter à peine le tiers (1/3) de celui de son homologue masculin. Une discrimination salariale souvent justifiée par le prétexte sociologique selon lequel « l’homme a plus de responsabilités que la femme ».
Animatrice du panel sur les inégalités de traitement, Ngoné Ndour, productrice musicale du label Prince Arts, recadre fermement le débat : « On ne peut pas comparer les cachets des artistes qui n’ont pas les mêmes notoriétés, mais quand les compétences sont égales, rien ne devrait justifier ces disparités salariales entre les deux sexes. » De son côté, le représentant de la Direction des arts, Louis Dione, a insisté sur l’urgence d’une affiliation massive des jeunes créatrices à la SODAV pour garantir et protéger leurs droits d’auteur.
Les coulisses de la création mises en lumière par la jeunesse
Ce diagnostic inédit a été porté par Behind the Scene Sénégal, une déclinaison d’un programme international visant à braquer les projecteurs sur les réalités vécues en coulisse par les couches les plus vulnérables de la société. Un groupe de 13 jeunes chercheurs de moins de 35 ans — dont 10 femmes — a conduit les enquêtes sur le terrain sous la coordination d’Ousmane Faye, chercheur principal au Laboratoire de recherche sur les transformations économiques et sociales (LAREM) de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD).
En présence de la représentante du recteur de l’UCAD, les résultats ont été illustrés par des photovoices, des visuels créatifs et poignants capturant l’épanouissement au travail, les défis quotidiens et l’impératif d’égalité professionnelle. Toutes réalisées par des femmes artistes de moins de 35 ans (chanteuses, musiciennes, danseuses, chorégraphes, photographes ou plasticiennes) formées à la prise de vue pour ce projet, ces œuvres ont été rassemblées dans un album remis aux autorités compétentes pour appuyer la prise de décision.
Des autorités interpellées qui s’engagent à agir
Déployé en partenariat avec la Fondation Mastercard et l’IAC, ce projet porté par l’International Center for Research on Women (ICRW) semble avoir trouvé un écho favorable auprès des pouvoirs publics.
Marima Sané, représentante du Ministère de la Famille, de l’Action Sociale et des Solidarités, a plaidé pour l’intégration immédiate de ces données dans la documentation officielle de son ministère afin de mieux orienter les politiques de protection. La représentante du Ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, Sira Bâ, a quant à elle préconisé un renforcement du cadre juridique entourant les métiers artistiques qui exposent le plus les femmes.
Prenant la parole au nom du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de l’Innovation et de la Recherche, Ndèye Sine Diop a conclu par un message fort : « Nos jeunes femmes ne manquent ni de volonté, ni de créativité, elles ne cherchent pas une place, elles l’ont déjà. Elles demandent juste à conserver ce qu’elles ont déjà. »
Déterminés à transformer ces chiffres en décisions et ces décisions en actions concrètes, le coordonnateur Ousmane Faye, les chercheurs, les artistes et les représentants ministériels se sont engagés à pérenniser le dialogue. L’ambition commune est de promouvoir l’équité, de prévenir les violences sexuelles et d’instaurer une transparence totale dans les recrutements, afin de bâtir un environnement où le talent prime sur le genre et où les femmes n’auront plus jamais à choisir entre leur travail et leur dignité.
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