La contribution proposée par notre doyen, le Ministre Abdou FALL, a le mérite de replacer le débat politique à un niveau stratégique. Elle rappelle avec justesse que les alternances sont des cycles, que les partis doivent se renouveler et qu’aucune force politique ne peut durablement vivre sur les acquis du passé. Sur ces constats, il est difficile de ne pas partager l’analyse.
Au demeurant, le débat engagé par le Ministre Abdou FALL, enrichi ensuite par les contributions de mon ami et frère, Khafor TOURE, puis du Ministre Babacar GAYE, révèle une réalité fondamentale : la politique est avant tout une affaire de dynamiques. Les familles politiques ne sont jamais figées. Elles évoluent sous l’effet des mutations sociales, des aspirations citoyennes, des rapports de force et des nécessités de l’intérêt national. Ce sont précisément ces dynamiques qui rendent possibles les convergences, les dépassements et les recompositions. L’histoire politique du Sénégal en offre de nombreuses illustrations (et la dernière en date est la formation politique de la mouvance présidentielle, Kiiraay, les Patriotes républicains).
Notre trajectoire démocratique montre d’ailleurs que les grandes alternances ne sont jamais le produit exclusif d’une seule famille idéologique. Elles sont presque toujours le résultat de convergences construites dans le dialogue, autour d’un intérêt supérieur.
L’alternance historique de 2000 n’aurait probablement pas connu les mêmes conditions de réussite sans le dialogue politique sincère, responsable et inclusif qui avait permis l’adoption de notre Code électoral consensuel de 1992, élaboré sous la direction de l’éminent juge Kéba MBAYE. Ce cadre partagé avait renforcé la confiance entre les acteurs politiques et consolidé les règles du jeu démocratique.
Au-delà du cadre juridique et institutionnel, l’alternance de 2000 trouve également son explication dans une dynamique politique exceptionnelle de rassemblement. L’accession de Maître Abdoulaye Wade à la magistrature suprême, à l’issue du scrutin du 19 mars 2000, n’a pas été la victoire d’une seule famille politique. Elle est le résultat d’une vaste coalition, d’abord constituée autour de la Coalition Alternance 2000 (CA 2000), puis élargie au second tour sous la bannière du Front pour l’Alternance (FAL), qui a su fédérer les forces libérales et une grande partie de la gauche historique autour d’un idéal commun de changement démocratique.
Cette convergence doit beaucoup à l’engagement des grandes figures de la gauche sénégalaise, Amath Dansokho, Abdoulaye Bathily et Landing Savané qui permit de consolider cette alliance autour de la candidature de Maître Abdoulaye Wade. Au second tour, le ralliement d’autres composantes majeures de l’opposition, notamment celle conduite par Moustapha Niasse, acheva de transformer cette dynamique en une véritable union nationale pour l’alternance.
De la même manière, l’alternance de 2012 a été facilitée, je dis bien facilitée, par le remarquable travail des Assises nationales, initiées par les formations de la gauche sénégalaise avec l’appui déterminant d’une société civile responsable. Bien au-delà des appartenances partisanes, ces assises ont permis de produire un corpus de réflexions, de propositions et de convergences qui ont profondément nourri le débat public et préparé les conditions d’une nouvelle étape démocratique.
Ces précédents historiques nous enseignent une vérité simple : les alternances durables naissent rarement de la seule affirmation d’une identité politique ou d’une personnalité politique. Elles émergent davantage de la capacité des acteurs à construire des passerelles, à rechercher des convergences et à produire une vision commune de l’avenir.
En ce sens, plusieurs idées développées par le Ministre Abdou Fall rejoignent utilement celles exprimées par Le Ministre Babacar Gaye. Tous deux rappellent que les formations politiques ne peuvent espérer retrouver durablement la confiance des citoyens sans un profond travail de rénovation, de renouvellement générationnel, de production d’idées nouvelles et de dépassement des logiques d’appareil. Tous deux insistent également sur le fait que la prochaine séquence politique se jouera moins autour des personnes que de la crédibilité des projets et de la capacité à répondre aux attentes des Sénégalais. Cette convergence mérite d’être saluée, car elle recentre le débat sur l’essentiel.
En revanche, une affirmation mérite d’être discutée : celle selon laquelle l’alternative au Sénégal « ne peut être que libérale ».
L’histoire politique, économique et sociale de notre pays montre précisément les limites d’une telle lecture.
Le libéralisme, même tropicalisé, dans sa philosophie comme dans ses mécanismes économiques, favorise l’initiative privée, la liberté d’entreprendre et la création de richesses. Mais dans des pays en développement comme le Sénégal, où persistent de fortes inégalités sociales, territoriales et d’accès aux services essentiels, il ne peut constituer à lui seul une doctrine suffisante de gouvernement.
Le marché ne corrige pas spontanément les fractures territoriales. Il n’investit pas naturellement les zones les moins rentables. Il ne garantit ni l’égalité des chances ni la solidarité nationale. Ces missions relèvent d’un État stratège, capable de conjuguer efficacité économique et justice sociale.
C’est d’ailleurs tout le génie politique du Président Macky Sall.
Bien qu’issu de la tradition libérale, il a très tôt compris que gouverner le Sénégal exigeait davantage qu’une orthodoxie idéologique. Son intelligence politique a été de s’entourer de l’expertise, de l’expérience, de la méthode et de la culture de gouvernement de grandes figures du socialisme sénégalais, notamment Ousmane Tanor Dieng et Moustapha Niasse. Cette alliance entre culture libérale et héritage social-démocrate a largement contribué à la stabilité institutionnelle et aux performances de son action publique. D’ailleurs le seul ministre qui l’a accompagné durant l’ensemble de de son magistère, du début à la fin, est le socialiste Serigne Mbaye THIAM.
En réalité, Macky Sall s’est progressivement imposé comme le plus social des libéraux sénégalais.
Cette orientation ne s’est pas limitée aux discours. Elle s’est traduite par des politiques publiques concrètes qui ont profondément modifié la conception du développement.
Avec le PUDC, le PUMA, PROMOVILLE, mais également les investissements dans les infrastructures sociales, l’électrification rurale, les routes, les universités, les hôpitaux et la couverture maladie, il a démontré que la justice sociale ne consiste pas uniquement à redistribuer des revenus. Elle consiste aussi à assurer l’équité territoriale.
Car un citoyen vivant à Kédougou, Matam, Kolda, Ranérou, Médina Yoro Foulah ou Podor doit bénéficier des mêmes opportunités qu’un citoyen vivant à Dakar.
Cette vision est profondément républicaine. Elle place l’humain au centre de l’action publique.
Elle considère que le développement ne se mesure pas seulement à la croissance économique, mais également à la réduction des inégalités entre les territoires et entre les populations.
C’est pourquoi réduire l’avenir politique du Sénégal à une simple renaissance du courant libéral serait, à mon sens, une erreur d’analyse.
Le véritable enjeu n’est pas de réhabiliter une famille idéologique contre une autre.
Il est de construire une offre politique capable d’emprunter le meilleur de chaque tradition : l’efficacité économique du libéralisme, la justice sociale du socialisme démocratique, la rigueur de la gestion publique et la solidarité nationale.
L’expérience sénégalaise montre que les périodes de plus grandes avancées ont souvent été celles du dépassement des clivages doctrinaux au profit du pragmatisme et de l’intérêt général.
L’avenir ne réside donc pas dans un retour exclusif au libéralisme. Il réside dans une gouvernance qui assume pleinement les exigences de performance économique tout en faisant de la justice sociale, de l’équité territoriale et de la dignité humaine les véritables boussoles de l’action publique.
C’est cette synthèse que le Président Macky Sall a su incarner durant son magistère.
Et c’est peut-être là que se trouve, aujourd’hui encore, l’une des principales leçons de son héritage politique.
Cet héritage nous interpelle aujourd’hui collectivement. Il ne doit ni être célébré avec nostalgie ni figé dans une mémoire politique. Il doit être préservé, enrichi et surtout inspirer la construction d’une alternative crédible.
L’enjeu de notre génération n’est pas de restaurer des chapelles politiques ou de réhabiliter des orthodoxies idéologiques. Il est de construire une offre politique capable de répondre aux défis de notre temps en assumant le meilleur de chaque tradition politique. La dynamique de cette alternative nous oblige à dresser des ponts idéologiques plutôt qu’à ériger des murs doctrinaux.
C’est précisément sur ce point que se rejoignent, au fond, les contributions des Ministres Abdou Fall et Babacar Gaye : la nécessité de dépasser les logiques de personnes pour bâtir une espérance fondée sur les idées, les compétences, les générations et les institutions. Cette convergence mérite d’être consolidée par une conviction supplémentaire : aucune tradition politique, aussi prestigieuse soit-elle, ne détient à elle seule les réponses aux défis contemporains du Sénégal.
Notre responsabilité historique est donc moins de reconstruire une famille politique que de reconstruire une capacité collective à produire des convergences, comme notre démocratie a su le faire aux moments décisifs de son histoire. C’est dans cette culture du dialogue, du dépassement et de la synthèse que réside probablement la véritable alternative sénégalaise.
Ce n’est qu’à cette condition que pourra émerger une nouvelle espérance : une alternative qui ne sera ni la simple reconduction du passé ni la négation de notre histoire, mais une synthèse ambitieuse entre l’expérience et le renouveau, entre la performance économique et la justice sociale, entre la liberté et la solidarité. Une alternative capable de rassembler les Sénégalais autour d’un projet commun et de redonner confiance en l’action publique.
Lamine DIOUCK
Parti Socialiste.









